La mise au point d’une nouvelle molécule ciblant une mutation courante dans les tumeurs représente une percée dans le traitement du cancer. Le gérant de portefeuille Andy Acker et l'analyste de recherche Agustin Mohedas expliquent pourquoi les patients et l'industrie biopharmaceutique pourraient bénéficier des avancées scientifiques.

Principaux points à retenir

  • L'autorisation du premier médicament oncologique ciblant les mutations dites du gène KRAS représente une étape importante dans le traitement du cancer.
  • Ce médicament appartient à une catégorie croissante de thérapies ciblées contre les cancers, susceptibles d'améliorer considérablement le pronostic des patients.
  • Pour les entreprises biopharmaceutiques, ces médicaments pourraient constituer une source importante de croissance des revenus, alors que l'expiration des brevets et la concurrence des génériques pèsent sur les ventes de médicaments plus anciens.

Cette molécule a été décrite comme « l'Étoile de la Mort » des mutations cancéreuses, et la mise au point d'un tel traitement comme le Saint Graal de la recherche sur le cancer. Et le mois dernier, la Food and Drug Administration (FDA) américaine a finalement donné son feu vert à la première thérapie qui cible le gène KRAS, l'un des oncogènes qui mutent le plus fréquemment dans les cancers humains. Cette mutation est souvent présente dans les cancers du poumon et colorectaux. Elle constitue également une signature du cancer du pancréas, dont le taux de survie à cinq ans est parmi les plus faibles de tous les cancers. En bref, cette percée médicale (faisant l’objet de recherches depuis environ quarante ans) est une grande nouvelle.

La recherche sur le cancer domine

Elle représente également une tendance plus large qui se dessine dans le secteur biopharmaceutique. Comme de plus en plus de domaines médicaux sont confrontés à la concurrence des génériques, les efforts de recherche se sont portés sur l'oncologie et d'autres catégories de maladies représentant des besoins importants et non satisfaits de traitements. Dans le même temps, le coût du séquençage génétique est passé d'environ 1 milliard de dollars au début des années 2000 (époque à laquelle le premier génome humain a été cartographié) à quelques centaines de dollars aujourd'hui, ce qui a entraîné une flambée de recherches sur les maladies génétiques, notamment les cancers. Cela a conduit à une augmentation spectaculaire des nouvelles thérapies anticancéreuses, qui ont représenté plus de 30 % de tous les nouveaux médicaments autorisés par la FDA au cours des dernières années (voir graphique).

Autorisations de nouveaux médicaments par la FDA (2015-2021)

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Source : FDA, données au 7 juin 2021. Les chiffres des thérapies contre le cancer comprennent des médicaments qui traitent les effets secondaires des traitements oncologiques.

Nous pensons que cette tendance devrait se poursuivre et qu’elle aura des implications importantes pour le secteur biopharmaceutique. Les traitements des cancers sont en train d’évoluer et ne se limitent plus à l'approche brutale de la chimiothérapie et de la radiothérapie, protocoles qui tentent de tuer toutes les cellules à division rapide et qui distinguent mal les tissus sains des tumeurs. À la place, les nouvelles thérapies ciblent certaines mutations pilotes des cancers, comme celle du gène KRAS, ce qui permet d'obtenir des traitements plus efficaces et mieux tolérés qui peuvent prolonger à la fois la survie et la qualité de vie des patients.

Une approche davantage ciblée

Dans les cellules saines, le gène KRAS joue un rôle d’interrupteur qui régule la croissance cellulaire. Mais lorsque ce gène mute, il peut rester bloqué en position « active », ce qui permet aux cellules de se multiplier de manière incontrôlée. Le médicament ciblant le gène KRAS et autorisé par la FDA, le Lumakras (sotorasib), traite les patients adultes atteints d’un cancer du poumon « non à petites cellules », le type de cancer du poumon le plus courant (environ 200 000 personnes diagnostiquées chaque année aux États-Unis1). Pour les patients à un stade avancé de la maladie, il n'existe généralement pas de traitement curatif. Lors des essais cliniques, plus d'un tiers des patients ayant reçu du Lumakras ont vu leur tumeur diminuer de manière significative. Parmi ces patients, plus de la moitié ont vu l'effet durer six mois ou plus, ce qui représente une amélioration remarquable de survie sans aggravation de la maladie.

Le Lumakras cible un type spécifique de mutation, appelée KRASG12C, qui survient chez environ 13 % des patients atteints d’un cancer du poumon « non à petites cellules », mais d'autres variations de la mutation existent. Au total, les mutations du gène KRAS sont présentes dans environ 25 % de l’ensemble des tumeurs, ce qui ouvre une grande opportunité de marché .2 C'est pourquoi un certain nombre d'autres sociétés développent des médicaments ciblant la mutation KRAS, dont au moins un devrait faire l'objet d'une demande d'autorisation auprès de la FDA dans le courant de l'année.

Jusqu'à récemment, la mutation KRAS restait une cible insaisissable en raison de la nature de la protéine codée par ce gène : aucune porte d'entrée évidente pour une molécule n’avait été trouvée. Mais après des années consacrées à passer au crible des milliers de molécules, les biochimistes ont réussi à trouver non seulement une porte d'entrée, mais aussi une caractéristique qui n'apparaît qu'avec les protéines mutées par le gène KRAS. Cela a permis aux scientifiques de mettre au point un traitement très ciblé, qui ne touche que les cellules cancéreuses tout en épargnant les cellules saines.

Favoriser la croissance des revenus de l'industrie biopharmaceutique

Une telle spécificité représente l'avenir du traitement des cancers et est rendue possible par les progrès technologiques. En fait, les nouvelles technologies permettant d’élaborer des traitements sous forme de petites molécules, notamment la conception de médicaments basée sur leurs structures (qui utilise la visualisation en 3D des protéines pour orienter la mise au point des médicaments) et la dégradation ciblée des protéines (qui utilise le système naturel d'élimination des déchets de la cellule pour cibler les protéines cancéreuses en vue de leur destruction), ouvrent la voie à des cibles auparavant « impossibles à traiter ». Ainsi, le nombre de molécules anticancéreuses en phase avancée d'essais cliniques a augmenté de 80 % entre 2010 et 2019, selon une étude présentée cette année lors du congrès de l'American Society of Clinical Oncology (ASCO).3

Dans le même temps, l'industrie pharmaceutique reconnaît le potentiel de croissance que recèle ce domaine, consacre des milliards de dollars à la recherche et au développement, s'associe à des laboratoires spécialisés et acquiert des entreprises de biotechnologie à l'origine d'une grande partie de la recherche. Ainsi, alors que les revenus tirés de certains médicaments à succès (« blockbusters »)4 ont commencé à se tarir en raison de la concurrence des génériques, les ventes de produits biopharmaceutiques dédiés à l’oncologie ont explosé.

Ventes totales en franchise des principaux médicaments par certaines sociétés pharmaceutiques et biotechnologiques

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Source : S&P Global Market Intelligence.
Remarque : analyse limitée aux trois principaux médicaments de certaines grandes sociétés biotechnologiques et pharmaceutiques cotées en bourse. Ces entreprises sont AbbVie Inc, Merck & Co. Inc, Bristol-Myers Squibb Co, Pfizer Inc, Johnson & Johnson, Gilead Sciences Inc, Amgen Inc, Novartis AG, Eli Lilly & Co, Sanofi, AstraZeneca PLC, Novo Nordisk A/S et GlaxoSmithKline PLC. Sur la base des formulaires 10-K, des publications de résultats ou d'autres rapports annuels au 31 décembre 2020. Les montants de ventes déclarées qui ne sont pas en dollars U.S. sont convertis avec le taux de change moyen de la période de déclaration concernée.

Nous pensons que cette tendance pourrait se poursuivre au cours de la prochaine décennie, notamment grâce à l'amélioration des capacités de « big data » et d'apprentissage automatique, à la découverte de nouvelles cibles médicamenteuses, et à l'augmentation de la classe moyenne dans le monde (dont une grande partie est vieillissante) qui recherche de plus en plus de nouveaux traitements contre le cancer. Selon nous, les grandes entreprises pharmaceutiques et biotechnologiques qui adoptent des approches ciblées contre le cancer au sein d’un pipeline diversifié de nouveaux médicaments pourraient renforcer leur croissance, compenser les effets négatifs de l'expiration des brevets, et potentiellement surprendre les investisseurs.

 

 

1American Cancer Society. Données estimées en 2021, au 12 janvier 2021.
2The University of Texas MD Anderson Cancer Center, au 12 février 2021.
3« Temporal Trends in Oncology Drug Revenue Among World's Major Pharmaceutical Companies: A 2010-2019 Cohort Study », Daniel E. Meyers, M.D., M.Sc., Université de Calgary. Réunion annuelle de l'ASCO 2021, 4 juin 2021.
4Un médicament vedette (« blockbuster ») est défini comme générant des revenus annuels d'au moins un milliard de dollars U.S.