Paul O'Connor, responsable de l'équipe Multi-Asset basée au Royaume-Uni, nous livre ses réflexions sur les hausses spectaculaires des marchés au cours des dernières semaines et nous présente les facteurs qui, selon lui, doivent être présents afin de pérenniser la reprise en forme de « V ».

  Principaux points à retenir

  • Alors que l'opinion générale est que la reprise mondiale sera tout sauf en forme de « V », les marchés boursiers mondiaux semblent bien décidés à valider cette forme.
  • L'évolution des prix suggère que la reprise du marché mondial a été motivée par la foi dans les banques centrales et leur capacité à fournir de la liquidité, plutôt que par la confiance dans la croissance mondiale.
  • Les investisseurs restent généralement positionnés de manière défensive en termes d'allocation d'actifs et d'exposition sectorielle. Si la hausse et l’inversion de tendance peuvent se poursuivre, il faudra sans doute des nouvelles positives sur l'économie et le coronavirus pour aller plus loin.

Ces dernières semaines ont montré à quel point le retour marqué de l'appétence pour le risque des investisseurs mondiaux s'inscrit mal dans le contexte de l'aggravation des troubles sociaux aux États-Unis et des incertitudes qui assombrissent les perspectives économiques mondiales. Alors que l'opinion générale est que l’économie mondiale se prépare à une période de vaches maigres et que la reprise sera tout sauf en forme de « V », les marchés boursiers mondiaux semblent bien décidés à passer outre et à valider cette forme. L'indice NASDAQ Composite, qui a retrouvé son plus haut niveau historique et a progressé de 10 % depuis le début de l'année, en est la meilleure illustration :

Graphique 1 : L’impressionnant rebond de l'indice NASDAQ Composite

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Source : Bloomberg, Janus Henderson Investors, au 4 juin 2020. Les performances passées ne sont pas un indicateur fiable des performances futures.

La hausse change de nature

Le jeu de chaises musicales frénétique auquel se sont livrées les actions au cours des trois dernières semaines (jusqu'au 8 juin 2020) a vu la hausse alimentée par les liquidités se transformer en une véritable opération de reflation. La reprise des marchés mondiaux au cours des huit premières semaines après le creux du mois de mars incite à penser que les marchés étaient mus par la foi dans les banques centrales et leur capacité à fournir de la liquidité, plutôt que par la confiance dans la croissance mondiale. Les actifs perçus comme défensifs, tels que les obligations d'État et l'or, sont repartis à la hausse comme les actifs risqués. Sur les marchés actions, les secteurs de croissance séculaires, tels que la technologie et les produits pharmaceutiques, ont surperformé les actions « value » et les secteurs cycliques.

Ces trois dernières semaines ont également été le témoin d’un changement radical dans les favoris du marché. Inspirés par la réouverture de plusieurs économies, par de meilleurs chiffres économiques et par un flux continu de mesure politiques à travers le monde, les investisseurs ont délaissé les secteurs du marché qui ont mené la première étape de la reprise pour se tourner vers les retardataires. En seulement trois semaines, les actions brésiliennes ont ainsi rebondi de 43 % en dollars américains[1] et les actions de la zone euro ont progressé de 28 %. Les secteurs cycliques tels que les banques, l'automobile et l'acier ont fait un bond sur tous les grands marchés, surperformant nettement les valeurs de croissance et les valeurs défensives. Alors que les actions pharmaceutiques ont surperformé les banques de 27[2] % en Europe au cours des huit premières semaines de la reprise du marché, les banques ont été les grandes gagnantes des trois dernières semaines, surperformant les actions pharmaceutiques de près de 30 %.

La reprise commence

Quelques données clés de ces dernières semaines ont certainement contribué à raviver la confiance des investisseurs dans la reprise, même si l’on part de niveaux très bas. Si la fiabilité de la bonne surprise de vendredi concernant le chiffre de l’emploi US qui parle de 10 millions d'emplois peut être remise en question, il s'agit néanmoins d'un autre point clé qui suggère que l'économie mondiale sort de ce qui pourrait être le pire marasme mondial depuis la Grande Dépression. Les enquêtes menées auprès des directeurs des achats dans la plupart des grandes économies montrent déjà un inversement de tendance et d'autres chiffres périodiques plaident également en faveur d'un rebond en milieu d'année. Bien que nous soyons d'accord avec la conclusion générale des prévisions du consensus, à savoir qu'il faudra deux à trois ans pour que l'économie mondiale se remette complètement du coronavirus, nous pensons que les investisseurs mettront de côté leurs préoccupations à long terme au cours des semaines à venir et se concentreront plutôt sur les signes d'amélioration de la dynamique macroéconomique à court terme, comme ils l'ont fait ces derniers jours.

Bien entendu, la confiance dans la reprise économique est toujours prisonnière de la perception de l'évolution du coronavirus et restera probablement sensible à toute évolution dans ce domaine. Bien que de nombreux aspects importants du COVID-19 demeurent inconnus, chaque jour qui passe sans résurgence apparait comme diminuant la probabilité des résultats les plus pessimistes envisagés. Les données concernant les anciens points sensibles en Chine, à Singapour et en Corée du Sud restent encourageantes - les flambées ont été faibles, localisées et rapidement contenues. À Wuhan, l'épicentre initial de la pandémie, des tests récents effectués sur plus de 11 millions de personnes ont montré que le virus y a presque disparu. Dans ce contexte, la crainte d'une deuxième grande vague d'infections semble s’éloigner pour laisser la place à des scénarios plus bénins.

Les mauvaises nouvelles vont vite

Toutefois, si la propagation de l'infection ralentit actuellement dans la plupart des grands pays développés, le tableau global est beaucoup moins encourageant. Le nombre total de cas dans le monde a doublé depuis le début du mois de mai, alors que le virus se répand en Afrique, en Amérique latine, au Moyen-Orient et dans certaines régions d'Asie. De plus, alors que la Chine a réussi à aplatir la courbe des cas grâce à son approche prudente de la réouverture de son économie, les États-Unis s’engagent dans un déconfinement malgré une augmentation quotidienne du nombre de nouvelles infections dans de nombreux États. À l'heure actuelle, il est difficile de prévoir l'impact qu'aura l'assouplissement des mesures de confinement dans les grandes économies sur la transmission du virus.  Nous en saurons beaucoup plus dans quelques semaines. Si les développements positifs sur le front du coronavirus mettront probablement un certain temps à se confirmer, les mauvaises nouvelles ne tarderont pas à circuler si les taux d'infection rebondissent à mesure que les mesures de distanciations sociales sont assouplies.

Verre à moitié plein

Pour l'instant, les investisseurs semblent considérer que le verre est à moitié plein, en ce qui concerne la plupart des nouvelles. Alors que pratiquement tous nos indicateurs de sentiment et de positionnement du marché montraient la panique et la capitulation en mars, le tableau est à présent plus mitigé. L'une des caractéristiques techniques les plus favorables pour le marché actions est le fait que la plupart des investisseurs institutionnels semblent avoir sous-estimé la reprise. Même si les actions mondiales sont en hausse depuis 11 semaines maintenant et ont repris plus de 40 % par rapport au creux du mois de mars, les investisseurs n'ont pas alloué beaucoup d'argent frais dans les actions et disposent encore de liquidités importantes accumulées lors de la correction. Plus de 1 200 milliards de dollars ont été injectés dans les fonds monétaires américain depuis mars, portant la masse de liquidités de ces actifs à plus de 5 000 milliards de dollars, bien au-dessus des niveaux observés lors de la crise financière mondiale de 2008/09.

Toutefois, après les mouvements frénétiques du marché de ces derniers jours, nous constatons également quelques signes qui interpellent sur la durabilité du récent rebond. Un des signaux d’alarme du marché des options est la récente augmentation du nombre d'options d'achat achetées sur les actions américaines par rapport au nombre d'options de vente, un ratio qui a atteint la semaine dernière son plus haut niveau en huit ans. Cela ressemble à une poussée spéculative, tout comme la forte hausse de la participation des particuliers américains aux actions ces derniers mois. Un autre indicateur de prudence est le niveau des indices des marchés actions par rapport aux objectifs de cours des analystes, généré à partir des objectifs de cours des actions individuelles sur 12 mois. La hausse de la semaine dernière a porté l'indice MSCI World (voir le graphique 2) et les principaux indices boursiers américains à leur plus haut niveau par rapport aux objectifs des analystes depuis le début de ces données en 2004.

Graphique 2 : La récente poussée du marché est-elle durable ?

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Source : Bloomberg, Janus Henderson Investors, au 8 juin 2020.

Remarque :  Le calcul montre l'indice MSCI World divisé par les objectifs de cours des actions à 12 mois du consensus des analystes de Bloomberg. Les données de consensus ne sont que des prévisions et sont présentées à titre d'illustration. Les performances passées ne sont pas un indicateur fiable des performances futures.

L’heure de la consolidation

La récente envolée des actions et la rotation qui en a résulté sur le marché reflètent une réévaluation rapide des perspectives mondiales par les investisseurs, même si le point de départ est très sombre. Bien que l'évolution de la situation économique et celle du virus aient été encourageantes ces dernières semaines, nous nous gardons bien de les extrapoler de manière trop optimiste. Les données économiques des semaines à venir devraient appuyer l'idée d'un rebond de la croissance mondiale en milieu d'année, mais au-delà de cela, nous voyons de nombreuses menaces peser sur la reprise économique. Concernant le coronavirus, les prochaines semaines seront très instructives et permettront de clarifier si l'Europe et les États-Unis ont placé le virus sur une trajectoire similaire à celle de la Chine ou si la contagion va reprendre suite à l'assouplissement des mesures de confinement.

Bien que la dernière étape de la hausse ait vu l'émergence d'une certaine poussée spéculative, les investisseurs restent généralement sur la défensive, tant en termes de leur allocation d'actifs globale que d'exposition sectorielle. Bien que cela suggère que la reprise et l’inversion de tendance peuvent tous deux se prolonger, la persistance d’une hausse nécessitent un flux continu de bonnes nouvelles sur l'économie et le coronavirus. Les mouvements du marché de ces dernières semaines ont intégré de nombreuses évolutions positives.  Il ne serait pas très étonnant de passer par une période de consolidation du marché maintenant alors que les investisseurs attendent des nouvelles décisives sur le front du coronavirus pour déterminer la direction des prochains grands mouvements de marché.

[1] Indice Ibovespa Brasil Sao Paolo Stock Exchange contre l'indice Euro Stoxx 50, en monnaie locale, du 15 mai 2020 au 5 juin 2020. Les performances passées ne sont pas un indicateur fiable des performances futures. Les prix peuvent fluctuer à la hausse comme à la baisse et il est possible que vous ne récupériez pas le montant investi à l’origine.

[2] Bloomberg Sociétés pharmaceutiques par rapport aux banques, en euros, du 15 mai 2020 au 5 juin 2020.