Paul O’Connor, Responsable de l’équipe Multi-Asset au Royaume-Uni, analyse la première réaction des marchés face aux événements en Europe de l’Est.

Principaux points à retenir :

  • D’après ce que nous avons observé dans les premières heures des négociations en Europe hier (le 24 février), la première réaction des investisseurs à l’invasion russe a été de réduire leur exposition au risque, à cause du manque de visibilité sur les perspectives économiques et géopolitiques mondiales.
  • Mais ensuite, le sentiment de marché a radicalement changé. À l'ouverture de la séance américaine, les investisseurs se sont mis à rechercher les anomalies de valorisation générées par le mouvement initial de délestage dicté par la panique.
  • Si le conflit militaire reste localisé, les conséquences sur l’économie mondiale seront certainement liées en premier lieu à l’ampleur et à la durée de la flambée des prix des matières premières. De plus, elles seront amplifiées par les éventuels effets négatifs sur la confiance des ménages et des entreprises.

Nous devons faire preuve d’humilité dans notre analyse, car il n’existe pas de précédent clair à la tentative de prise de pouvoir à l’œuvre en ce moment en Ukraine. Des événements mémorables se déroulent sous nos yeux en Europe, et nous avons bien conscience du risque de déstabilisation politique en dehors de l’Ukraine.

L’invasion russe soulève des questions quant à l’intégrité de l’ensemble de l’architecture de sécurité diplomatique de l’après-guerre. Les relations entre la Russie et l’Occident ne seront plus jamais les mêmes. Les répercussions pourraient s'étendre aux État baltes, aux Balkans, et même à l’Asie. Par ailleurs, la réaction occidentale pourrait très bien avoir un impact sur la future posture de la Chine à l’égard de Taïwan.

Changement d'humeur des investisseurs

Pour l’instant, les investisseurs se concentrent sur l’évaluation des dimensions probables du conflit. Nous pensons que les marchés vont distinguer deux issues, entre les événements créant un renversement du pouvoir en Ukraine et ceux qui impliqueront un conflit militaire prolongé. L'évolution des cours de Bourse le 24 février tendent à montrer que les investisseurs se sont inspirés de l’histoire, dont ils ont déduit que les grands chocs géopolitiques, y compris les guerres localisées, créaient généralement de bonnes opportunités d’achat sur les marchés.

D’après ce que nous avons observé dans les premières heures de négociation en Europe hier, la première réaction des investisseurs a été de réduire l’exposition au risque, à cause du manque de visibilité sur les perspectives économiques et géopolitiques mondiales. Ce mouvement a donné lieu à des ventes instinctives généralisées sur tous les segments des actifs risqués, balayant les marchés russes, ainsi qu’à un affermissement prononcé de la valeur des matières premières et à une rotation prévisible en faveur des actifs sûrs, comme l’or.

Un changement d’humeur remarquable s’est produit ensuite. À l'ouverture de la séance américaine, les investisseurs se sont mis à rechercher les anomalies de valorisation générées par le mouvement initial de délestage dicté par la panique. Il se peut que les opportunités soient encore très nombreuses à mesure que le marché va évaluer les conséquences indirectes des événements en Ukraine. Les grandes questions à considérer, selon nous, sont celles des répercussions financières des sanctions, de l’impact économique du raffermissement des matières premières et de la réaction potentielle des grandes banques centrales.

Les défis à venir

Si le conflit militaire reste localisé, les conséquences sur l’économie mondiale seront certainement liées en premier lieu à l’ampleur et à la durée de la flambée des prix des matières premières. De plus, elles seront amplifiées par les éventuels effets négatifs sur la confiance des ménages et des entreprises. Il est évident qu’en l’état actuel des choses, ces deux dimensions semblent nettement plus perceptibles en Europe continentale. D’après nous, une hausse prolongée du marché des matières premières pourrait potentiellement faire obstacle à la croissance de la zone euro ; en revanche, l’impact sur les économies des États-Unis et d'autres régions sera probablement beaucoup plus modeste.

Les effets de la flambée des prix des matières premières sur l’inflation viennent compliquer la tâche déjà ardue des banques centrales. Si l’incertitude actuelle du marché semble éradiquer certains des scénarios les plus restrictifs en ce qui concerne la Fed, par exemple ceux qui tablaient sur un tour de vis de 50 points de base en mars, l’impact sur les taux d'intérêt américains n’ira peut-être pas au-delà. Nous ne pensons pas que le conflit puisse avoir beaucoup d'influence sur le processus décisionnel de la Fed à ce stade, sauf s’il altère les anticipations relatives à la dynamique du marché du travail américain.

La situation crée aussi de réelles difficultés pour la Banque centrale européenne (BCE). Le premier effet direct tient aux tensions sur l’inflation, déjà au plus haut depuis 30 ans en Europe1. Néanmoins, les signes de surchauffe économique sont peu nombreux dans la zone euro. La demande intérieure est affaiblie, les tensions sur les salaires moins importantes qu’au Royaume-Uni et aux États-Unis, et l’essentiel de l’inflation ressentie est importée. La confiance économique étant désormais menacée, la BCE a plus de chances de considérer le choc des matières premières comme un problème pour les revenus réels des consommateurs que comme une source de tensions inflationnistes durables. D'après nous, le conflit vient probablement plafonner les taux d'intérêt de la zone euro, et met en lumière la question des moyens à déployer par la BCE pour obtenir des taux d'intérêt bien supérieurs à zéro.

Implications pour les investisseurs

En Europe, ces événements risquent d’assombrir la situation pendant de nombreux mois, avec à la clé des conditions plus difficiles pour les actions de la zone euro par rapport au Royaume-Uni et aux marchés émergents. Le crédit européen semble intéressant, car les sorties de capitaux des investisseurs ont tiré à la hausse les rendements et les spreads. Nous ne pensons pas qu’il existe un grand risque haussier pour les anticipations de taux à court terme en Europe, mais la croissance devrait résister suffisamment pour que les probabilités de récession restent faibles. Sur les autres marchés, les mouvements qui ont suivi l’escalade du conflit pourraient avoir donner l'occasion d'acheter sur repli certaines valeurs de croissance américaines, comme on a pu l'observer le 24 février2.

1Source : Bloomberg, indice des prix à la consommation harmonisé dans la zone euro, 31 janvier 2022
2Source : The Wall Street Journal, Growth Stocks Surge as Investors Back Away from Value Shares, 24 février 2022

Glossaire

Achat sur repli : achat d'un actif à la suite de la baisse de son prix, dans l’idée que ce nouveau prix offre une opportunité, ou que la correction ne durera pas, et que l’actif se redressera probablement avec le temps pour voir sa valeur s’apprécier.
Valeurs de croissance : les investisseurs estiment que les valeurs de croissance connaîtront une expansion supérieure à la moyenne par rapport au reste du marché, et que ce mouvement s’accompagnera d’une appréciation de leur cours de Bourse.
Restrictif(ve) : une politique monétaire restrictive, ou resserrement monétaire, consiste, pour une banque centrale, à tenter de juguler l’inflation et ralentir la croissance économique, généralement en augmentant les taux d’intérêt et en réduisant la masse monétaire.
Spread/spread de crédit : écart de rendement entre une obligation d’entreprises et un emprunt d’État équivalent.
Rendement : niveau de revenu généré par un titre, généralement exprimé en pourcentage. Pour une obligation, cela correspond au versement d’un coupon divisé par le cours actuel de l’obligation.